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muti.ch>cherubini>galleria>Méhul>Bouilly-Mes récapitulaions


J.N. Bouilly, Mes récapitulations (deuxième époque 1791-1812)
page 3 à 12:

Un nouveau météore s’éleva sur l’horizon lyrique: un jeune élève de Gluck, nommé Méhul, jusqu’alors connu seulement par quelques compositions de piano, mais qui portait sur sa figure expressive l’empreinte du génie et des grandes passions, offrit sur la scène de l’Opéra-Comique son premier ouvrage ayant pour titre: Euphrosine et Coradin, ou le Tyran corrigé.
Cette composition avait produit la sensation la plus forte et la plus universellement éprouvée.
Science, grace, esprit, fraîcheur, énergie, tout s’y trouvait réuni.
Les échos de la renommée ne cessaient de répéter chaque jour les éloges de ce chef-d’oeuvre qui, selon les gens de l’art, devait faire époque dans l’école française, en ajoutant la richesse de l’harmonie à la vérité de l’expression dramatique.
On conçoit facilement que je fus empressé de connaître cette grande innovation; et je me rendis un soir de bonne heure au théâtre, où je me plaçai sur le second rang d’une des loges de la galerie.
Bientôt vinrent s’asseoir derrière moi, sur la banquette du fond, trois spectateurs parmi lesquels se trouvait un jeune homme à peu près de mon âge, d’une figure maigre et pâle; mais d’une espression remarquable.
L’ouverture se fait entendre, et le public applaudit avec transport, des motifs gracieux, élégants, puis tout-à-coup des modulations graves, harmonieuses, et d’un effet entraînant.
Habitué à me défier de mes premières impressions qui souvent produisent en moi trop d’enthousiasme, je réprime mes applaudissemens, jusqu’à un examen plus approfondi des diverses situations du poème que déjà le compositeur annonçait avoir su peindre avec talent et vérité.
Je découvre en effet à chaque morceau du premier acte, et pour ainsi dire, à chaque note, l’expression de la nature, le véritable accent qui convient à chaque personnage.
Un quatuor entre autre, chanté par les trois jeunes soeurs et le médecin Alibour qui les instruit sur le caractère du Tyran difficile à dompter, me ravit, me transporte; et je ne puis m’empêcher d’exprimer par des applaudissemens réitérés, tout le plaisir que j’éprouve, et la haute idée que je conçois du talent du jeune artiste.
Entre le premier et le second acte, je m’entretiens avec mes voisins qui partagent mon admiration, de la belle carrière que doit parcourir l’auteur de cette admirable composition.
“C’est une grande époque pour notre scène lyrique” dit un des trois personnes qui occupaient le fond de la loge.
“L’Opéra-Comique avait jusqu’à ce jour, ravi ses auditeurs par la vérité du chant et le charme de l’expression.
Grétry, Monsigny, Dalayrac et Berton nous ont fait éprouver des émotions ravissantes et variées, où l’âme et l’esprit jouissent, pour ainsi dire, au même degré; mais Méhul unit à ces dons di précieux, celui d’une facture large et savante: son orchestre, sans nuire à ses chants, présente une force d’harmonie, une richesse de modulations qui annoncent un grand savoir, en même temps qu’un sentiment profond.
C’est en un mot l’oeuvre d’un grand maître”.
“Attendez donc, messieurs, pour vous prononcer de la sorte, “ dit à son tour le troisième personnage tapi tout au fond de la loge; “attendez les actes suivans, et ne vous pressez pas de classer si haut le nouveau compositeur.”
Le ton prononcé et l’expression vivement articulée de l’inconnu, nous firent soupçonner à mes voisins et à moi, que c’était un de ces envieux de toute nouvelle célébrité, de ces critiques implacables de toute création moderne; et nous nous tînmes en garde contre son opinion.
Le deuxième acte commence: un air ravissant sur ces paroles: “Minerve, ô divine sagesse!” chanté par le médecin, produit un enchantement universel.
Mais bientôt après, un duo entre Coradin et la comtesse d’Arles, jalouse de l’empire que la jeune Euphrosine prend sur le coeur du tyran, ce duo, dis-je, chef-d’oeuvre de l’école moderne, et dont l’énergique expression n’a jamais eu, et n’aura peut-être jamais d’effet d’orchestre aussi entraînant, aussi rapide, produit sur tous mes sens une si forte commotion; qu’à ce mot: “Tremblez!” je crus que la salle de spectacle était frappée de la foudre: un mouvement électrique, irrésistible, me jette en arrière; et je tombe sur les genoux de l’inconnu dont la figure paraissait être dans la plus grande contraction.
“Excusez-moi! “ lui dis-je, d’une voix altérée et dans une irritation de nerfs qu’il m’était impossible de calmer.
“Je n’aurais jamais cru, je l’avoue, que la musique pût à ce point, s’emparer de tout notre être…
Excusez-moi, de grace! Je ne sais plus où je suis.”
Pour toute réponse, l’inconnu m’observe, attache sur moi des regards dévorans, et garde un silence convulsif.
Ne partageriez-vous donc pas mon enthousiasme et celui de tous les spectateurs?” ajoutai-je en observant cet étrange personnage dont je cherchais à interpréter le silence.
“Voyez l’ivresse, le délire de tous ceux qui m’environnent; entendez leurs applaudissemens, leurs acclamations.
Ah! Jamais je n’ai mieux senti qu’en ce moment, la vérité de ces vers d’Horace: “Rien n’est impossible à l’homme (*)
(*) Nil mortalibus arduum est.
L’inconnu ne me répond rien encore; mais il me presse dans ses bras; et des larmes de joie s’échappent de ses yeux.
“Seriez-vous donc, m’écriai-je, l’auteur de ce nouveau chef-d’oeuvre; et parlerais-je à Méhul?”
Il ne me répond encore que par un serrement de main.
Cette scène étrange attire sur nous tous les regards; et Méhul, car c’était lui-mème, s’échappe de la loge en me disant d’une voix altérée: “Je sais qui vous êtes: comment n’être pas heureux de votre suffrage?”
Dès le lendemain matin ce grand compositeur vint me rendre visite, me traita comme le collaborateur de Grétry dont il honorait, approuvait la renommée, et me demanda mon amitié en échange de la sienne.
J’acceptai ce traité qui m’offrait tant d’avantages; et à partire de cette mémorable entrevue, je n’ai cessé pendant vingt-huit ans, d’être lié d’attachement et de haute considération avec celui qui fut en France le peintre des grandes passions dont il aimait à se distraire par les compositions les plus fraîches, les plus variées.
...
Ne voulant point anticiper sur mes relations avec le compositeur dont le beau talent fit valoir mes ouvrages, et surtout dont l’amitié me fut si chère, je borne ici notre première entrevue, fruit d’un heureux hasard.
Sa mémoire sera plus d’une fois reproduite dans ces récapitulations: tout ce qui peut lier étroitement deux hommes sur la terre, et conserver en dépit de la mort, une secrète identité entre l’ami qui n’est plus, et l’ami qui le pleure, m’a constamment uni, et m’unit encore avec Méhul.
Ses traits d’une expression pénétrante, sont devant mes yeus: sa voix frappe mon oreille; sa main presse la mienne… mais l’imagination, quelque ardente qu’elle puisse être, le cède à la réalité; et lorsque j’entends exécuter les chef-d’oeuvre de ce grand maître, je répète avec Tacite (*): “Les traits du visage sont périssables! Ceux de l’ame sont éternels.”
(*) Simulacra vultûs mortalia sunt: forma mentis aeterna.