De François Antoine Miel Notice sur la vie et les ouvrages de Cherubini Extraits du Moniteur Universel des 24, 25 et 29 août 1842
page 11:
Bonaparte, revenant d’Italie, en avait rapporté une marche de Paisiello, dont il voulut entendre l’exécution à Paris; le Conservatoire en fut chargé.
Un morceau de Cherubini, composé pour le convoi funèbre du général Hoche, fut joint au programme de la séance, dans la seule vue d’ajouter à son intérêt; mais l’interprétation s’en mêla, et le résultat eut l’air de déplaire.
Dans cette solennité, qui mettait pour la première fois en présence le premier guerrier et le premier musicien de l’époque, celui-ci eut à entendre, de la bouche même de Bonaparte, qu’il lui préférait Paisiello et même Zingarelli.
Depuis lors, toutes les fois que Bonaparte, premier consul ou empereur, le rencontra, il lui fit sentir cette préférence, et tandis que la plupart des illustrations contemporaines avaient part aux distinctions de faveur, Cherubini ne fut distingué que par la disgrâce.
On s’est trompé cependant en attribuant cette disgrâce à quelques réponses vives de Cherubini; dans son peu de relations personnelles avec l’homme qui dominait le siècle, l’artiste mit constamment beaucoup d’esprit, mais autant de mesure et d’à-propos.
Après l’événement du 3 nivôse, des députations de tous les établissements publics s’étant rendues aux Tuileries pour féliciter le premier consul, celle du Conservatoire se présenta; Cherubini, qui en faisait partie, s’effaçait derrière ses collègues.
Bonaparte le demanda, mais avec la singulière affectation de prononcer son nom à la française.
Cherubini s’avança.
Peu de jours après, il reçut une invitation à dîner.
Après le repas, le premier consul s’approcha de lui, et, dans un entretien moitié français, moitié italien, il parut expliquer sa pensée.
“J’aime la musique de Paisiello, lui dit-il; elle me berce doucement; vos accompagnements sont trop forts.
- Je me suis conformé au goût français, répondit Cherubini; paese che vai, usanza che trovi.”
Bonaparte fit entendre qu’il lui fallait une musique tranquille, qui portât le calme dans ses sens et la quiétude dans son âme.
“Je vous comprends, reprit le compositeur; vous voulez une musique qui ne vous empêche pas de songer aux affaires de l’Etat.”
Cette réponse, où la critique était aussi fine que le compliment, coupa court à la conversation.
Le compositeur n’en poursuivait pas moins sa glorieuse carrière.
page 13:
Tandis que, dans ce commerce intime avec le patriarche de la musique [Haydn], Cherubini travaillait, plein de sécurité, à la partition de Faniska, Napoléon quittait à l’improviste le camp de Boulogne, passait le Rhin à la tête de 160,000 hommes, s’avançait en Allemagne avec la rapidité de l’aigle, entrait en vainqueur dans la capitale de l’Autriche qui lui avait ouvert ses portes, et après avoir écrasé la troisième coalition par le coup de tonnerre d’Austerlitz, forçait l’empereur François à s’humilier pour obtenir la paix.
Pendant le cours des négociations, informé que Cherubini était à Vienne, il le fit venir à Schoënbrunn, et lui dit: “Puisque vous voilà, nous ferons de la musique, et vous dirigerez nos concerts.”
Il y eut effectivement dix ou douze soirées musicales; l’empereur s’y montrait affable, et le ton familier de quelques entretiens semblait annoncer un retour à des rapports plus bienveillants.
“J’espère bien, dit-il un jour à l’artiste, que vous n’êtes ici qu’en congé et que vous reviendrez à Paris.”
C’était mettre celui-ci sur la voie de faire une demande; mais l’un était trop fier pour demander, et l’autre ne pouvait guère offrir.
D’ailleurs les idées de Napoléon sur l’art et sur la hiérarchie des artistes vivants étaient toujours les mêmes; Paisiello d’abord, puis Zingarelli; et ces fibres, impassibles au fracas de la guerre, entraient en ébranlement au moindre forte d’un orchestre.
Le traité de Presbourg, signé le 26 décembre 1805, ramena Napoléon à Paris. Faniska, opéra en trois actes, fut représentée le 25 février 1806, sur le Théâtre impérial de la Porte d’Italie, en présence de l’empereur, de toute sa cour et d’un public connaisseur.
Telle fut la réussite que, le lendemain, la cour et la ville déféraient à l’auteur le titre de premier musicien de l’Europe.
L’ouvrage se répandit bientôt dans toute l’Allemagne, et partout il alla aux nues.