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Scène IV

Floreski, Varbel, Titzikan, Un Tartare (Talma)

Quatuor

Titzikan
Etrangers, n’ayez point d’alarmes;
nous ne sommes point inhumains;
mais il faut remettre vos armes
à l’instant même entre nos mains.

Floreski
D’où te vient donc autant d’audace?
Penserais-tu m’épouvanter?
Crois-tu qu’en vain l’on me menace?
Cesse de le tenter!

Titzikan
Crois-moi, cède sans résistance;
jeune homme, un peu plus de prudence!

Floreski
Renonce à ce frivole espoir!
Je redoute peu ton pouvoir.

Talma
Il faut nous satisfaire;
vous comptez vous soustraire en vain.

Varbel
Je vois bien que dans cette affaire
le rosser c’est le plus certain.

Floreski
Eloignez-vous!

Titzikan
Vaine espérance!

Varbel
Ah, c’est trop fort!

Talma
Oui, j’en conviens.

Titzikan
Obéissez!

Floreski
Quelle insolence!

Talma
Vous vous rendez!

Varbel
Je n’en crois rien.

Titzikan, Talma, Floreski, Varbel
C’est aussi trop d’indulgence,
je me livre à mon transport;
contre mon impatience
n’opposez aucun effort.

(Le combat s’engage; Varbel se bat avec le Tartare
qu’il poursuit jusque hors du Théâtre.
Titzikan reste aux prises avec Floreski.)

Scène V

Floreski, Titzikan

(Floreski, après quelques instants de combat, désarme Titzikan, et lui tient la pointe au coeur.)

parlé:

Titzikan

Un brave homme, tel que toi, doit être généreux…
Je te demande la vie…
J’aurais épargné la tienne;…
Je ne voulais que te désarmer…

Scène VI

Floreski, Titzikan, Varbel (accourant l’épée à la main)

Varbel

Gardez-vous Seigneur, d’écouter un sentiment de pitié…

C’est sans doute un piège qu’il vous tend,
pour reprendre sur vous l’avantage…

Floreski, (rendant la liberté à Titzikan)
Je compte sur ta foi.

Titzikan
Tu fais bien, jeune homme;
ton bienfait est déjà gravé dans mon coeur.

(Ici l’on entend le bruit d’une horde de Tartares, accourant pour venger Titzikan.)

Varbel
Je vous l’avais dit, mon maître, que la pitié
nous ferait retomber au pouvoir de ces brigands.

Titzikan
Quand on a montré ton courage,
on compte ordinairement sur la foi d’autrui…
Je suis le chef de cette horde…
Tous ces Tartares me sons soumis…

(Les Tartares viennent avec violence, le sabre è la main: Titzikan s’oppose à leur desseins.)

Arrêtez!… Arrêtez!…
Respectez ces étrangers, je les prends sous ma garde;
partagez avec moi la reconnaissance que je leur dois…

(à Floreski)

J’étais ton ennemi; de plus, je suis Tartare,
mais un coeur généreux
peut naître en tous les climats…
En t’attaquant j’ai fait mon métier; …
Tu as fait ton devoir en te défendant bien…
Tu m’as laissé la vie…
Je sauve la tienne…
Je t’admire…
Estime-moi…
Embrassons-nous.

Floreski
De tout mon coeur.

Titzikan
Quel est ton nom?

Floreski
Je suis le comte Floreski.

Titzikan (à Varbel)
Et toi?

Varbel
Varbel. Le serviteur fidèle d’un Maître malheureux.

Titzikan (à Floreski)
Que dit-il?…

Tu es malheureux…
Que puis-je pour toi?…
Parle…
Ouvre moi ton coeur…
Mon ami, ma fortune peut elle réparer…

Floreski
Je te remercie.

Titzikan
Accepte…
je t’en prie, sois généreux une seconde fois…

Floreski
Homme admirable!…
Si ce n’était que le besoin d’or qui tourmentât mon coeur,
je me ferais un devoir d’accepter tes secours;…
mais une douleur cruelle!…

Titzikan
Que puis-je pour l’adoucir?

Floreski
Rien, mon ami.

Titzikan
En ce cas, ne m’en parle point; ne pouvant te soulager,
ma curiosité ne te serait qu’importune…
Adieu; je vais vous quitter…
(aux Tartares)
Compagnons, que les noms de Floreski et de Varbel 
soient aujourd’hui les mots de l’ordre sur toute la côte.

Trio avec choeur

Titzikan
Jurons, quoiqu’il faille entreprendre,
amis, de nous joindre à leur sort,
oui, s’il le faut pour les défendre
nous combattrons jusqu’à la mort.

Floreski
J’accepte avec reconnaissance
le digne présent de ton coeur,
oui, par cette heureuse alliance
je soulagerai ma douleur.

Titzikan
Non, non, point de reconnaissance;

je n’ai besoin que de ton coeur;
puisse cette heureuse alliance
soulager au moins ta douleur.

Varbel
Il ne veut pour sa récompense
Que le présent de votre coeur;
oui, par cette heureuse alliance
soulager au moins ta douleur.

Floreski
Oui, par cette heureuse alliance

je soulagerai ma douleur.

Titzikan
Amis, amis!

Titzikan, Choeur
Jurons! Jurons!
Jurons quoi qu’il faille entreprendre,
amis, amis
de nous joindre à leur sort.
Oui, s’il le faut pour les défendre
nous combattrons jusqu’à la mort.

Floreski, Varbel
Ils jurent de tout entreprendre,
et de s’unir à notre sort.
Oui, s’il le faut pour nous défendre
ils combattront jusqu’à la mort.

Parlé:

Titzikan
En te quittant, Floreski, je veux encore emporter ton estime…
Garde-toi de croire qu’un intérêt sordide attire Titzikan dans cette forêt…
Le Baron de Dourlinski dont tu vois d’ici le château…

Floreski
Dourlinski, dis-tu?…
Ce nom m’est connu.

Titzikan
Puisse-tu ne jamais connaître que son nom…
C’est un scélérat qui a ravagé mes possessions…
Mais vengeance éclatera au premier instant favorable.
Je venais reconnaître les lieux,
et dans la crainte d’une surprise
j’avais ordonné qu’on désarmât tous ceux qui aborderaient ici…
Tu vois ma confiance…
Vous n’êtes point faits, l’un et l’autre, pour en abuser.
Adieu, braves amis!…
Je vais moi-même veiller à votre sûreté.
(à Floreski)
Donne-moi la main…
Je sens là que je t’aime pur la vie!
(à Varbel)
Toi je t’estime.
Tu es courageux. Tu aimes bien ton maître…
Vous vous méritez tous deux.
Adieu…
Pensez, quelquefois à Titzikan.
Tâchez d’avoir besoin de lui, et vous verrez comme il vous servira!…
(Aux Tartares)
Marchons.

(Il sort avec sa horde)

Scène VII

Floreski, Varbel

Floreski
Quel étonnant langage.

Varbel
Ma foi, Seigneur, je n’en reviens pas;
être tout ensemble Tartare, honnête homme, sensible, franc et généreux!…
Ce n’est qu’en voyageant beaucoup
qu’on peut rencontrer un tel prodige.

Floreski
Ce château, dit-il, appartient au Baron de Dourlinski,
si la mémoire ne me trompe.
Il était lié avec le père de Lodoïska.

Varbel
Cela est vrai, mais que nous importe…
C’est assez nous arrêter, si vous m’en croyez,
mangeons vite un morceau et plions bagage.

Floreski
J’y consens.

Varbel
Venez, mon cher maître, voici près de cette tour
un banc qui nous sera très commode.
(Ils s’asseyent.)
Avez-vous de l’appétit?

Floreski
Nullement

Varbel
Moi, beaucoup…
Surtout depuis cette petite partie quarrée que nous venons de faire…
J’ai une faim…
Comme vous voyez.
Quant à vous, vous vivez d’amour…
Cela fait une superbe nourriture.

Polonaise

Varbel
Souvent près d’une belle
j’osais parler d’amour;
je brûlais fort pour elle
sans jeûner un seul jour.
Sûr qu’en fait de tendresse
Il n’est qu’un bon moyen:
c’est de prouver sans cesse
que l’on se porte bien.

Floreski
Perdre ma belle?
Plutôt le jour;
je vis pour elle
et meurs d’amour.
Espoir, tendresse
sont mes soutiens;
amour, maîtresse
sont tous mes biens.

Varbel
Qu’un tendron à ma guise
vienne m’offrir son coeur,
je pourrai sans remise
lui prouver mon ardeur.
De l’amour à la table
le plaisir me conduit;
et sans être coupable,
je change d’appétit.

Floreski
Qu’amour me conduise
un tendre coeur;
il lui déguise
tout son malheur.
Tromper aimable
quand il sourit;
il nous accable,
blesse et s’en rit.

Après la Polonaise.

Parlé:

Floreski
Notre événement avec ces Tartares est singulier.

Varbel
Oh! Ce n’est peut être pas le dernier grâce à vos prouesses…
Nous sommes vous et moi dans le train des grandes aventures
(on jette une pierre de la Tour)
Bon… en voici une d’une espèce à nous casser la tête…
Passons, s’il vous plaît, sur l’autre banc…
(Ils traversent et s’asseyent.)

Floreski
Une pierre se sera détachée de la tour.

Varbel
Parbleu! Cela se voit…
Mais ici nous éviterons les fâcheux effets de la décadence
de cette antique forteresse.
(Il tombe une seconde pierre)
Encore?

Floreski
Ce hasard, en apparence, ne cacherait-il pas quelque mystère?…

Varbel
Toujours le même! Cherchant des motif extraordinaires
à des choses simples…
Voulez-vous que je vous dise quel mystère cela cache?…
C’est … que si nous ne décampons au plus vite,
nous courons les risques de porter la tour sur nos épaules.

Floreski (regardant à terre la première pierre)
Que vois-je?…
Des caractères!
(Il ramasse la pierre)
O ciel! Varbel; … regarde ces mots tracés…
“Est-ce vous, Floreski”…
Grand Dieu! Qui peut nous connaître en ces lieux…
Vois mon ami, ramasse l’autre promptement…
Varbel (Attant cherche la seconde pierre).
Ceci commence aussi à m’étonner

Floreski
Eh! Bien! …, donnes donc!!

Varbel
La voilà

Floreski (lisant)
“C’est toi… je te reconnais…
Délivre la malheureuse Lodoïska; mais sois prudent!”
Ah! Varbel!
Elle est enfermée dans cette horrible tour…
Lodoïska!… ma digne amie!…
Je te sauverai… ou je périrai avec toi…
Varbel, où est Titzikan?…
J’ai besoin de ses secours…
Inutile espérance, il est bien loin…
Varbel, aide-moi de tes conseils…
Je ne suis plus à moi.

Varbel
Si vous ne rappelez votre raison…
Je ne vous donne aucun avis

Floreski (toujours agité)

Eh bien, mon ami, tu vois…
Je suis calme…
Je m’abandonne à toi dépêche toi…
Le temps presse…
Prends pitié de moi…
Je te devrai plus que la vie…
Tu vois que j’attends…
Eh bien quel moyen as-tu trouvé?

Varbel
Donnez-vous donc patience.

Floreski (avec emportement)
Mon ami, j’en ai…
Mais, au nom de tout ce qui m’est cher, ne me fais pas languir…

Varbel
Il nous faudrait être en forces.

Floreski
Oui; mais nous n’y sommes pas…
Ainsi…

Varbel
Allons à Varsovie; nous reviendrons, avec vos amis,
forcer le maître de ce château de nous la rendre.

Floreski
Non, non: pendant ce temps elle deviendrait la victime de ce barbare…
Je t’en prie, un autre moyen que nous puissions employer là tout de suite

Varbel
Ma foi, je n’en vois aucun.

 

Scène VIII

Floreski, Varbel, Lodoïska (dans la tour)

Finale

Lodoïska
Floreski! Floreski!

Floreski
Je t’entends!

Varbel
Paix!

Floreski
Elle appelle!

Varbel
Paix!

Floreski
Elle appelle!

Varbel
Ecoutons bien tous deux.
Paix!

Lodoïska
Prends garde à toi!
Fuis ce séjour affreux!
Fuis d’un tyran la colère cruelle!

Floreski
Non! Non! Ne l’espère pas!
L’amant le plus fidèle
veut te ravir à ces funestes lieux!

Varbel
Entendez-vous l’avis qu’elle vous donne

Floreski
Non, non, jamais!
En vain elle l’ordonne!
Je ne puis plus quitter ces lieux sans toi.

Lodoïska
Cruel!
Tu me glaces ‘effroi!
Tu te perdrais sans sauver ton amie!

Varbel
Vous voulez exposer sa vie.

Floreski
Je n’écoute que mon transport;
tu peux compter sur mon courage!

Lodoïska
Tu te mettras dans l’esclavage,
sans pouvoir adoucir mon sort.

Varbel
Elle a raison;
soyez plus sage, elle a raison;
vous tenteriez un vain effort.

Lodoïska
Tu te mettras dans l’esclavage
Sans pouvoir adoucir mon sort.

Floreski
Tu peux compter sur mon courage!
Je n’écoute que mon transport.

Lodoïska
Mon ami! Mon ami!

Floreski
Je t’attends

Varbel
Paix! Paix! Faites silence!

Lodoïska
A minuit…

Floreski
A minuit…

Varbel
A minuit? Ecoutons.

Lodoïska
Tu pourras…

Floreski
Je pourrai…

Varbel
Chut, chut! De la prudence!

Lodoïska
M’apporter…

Floreski
Je porterai…

Varbel
Lui porter… observons.

Lodoïska
Un billet…

Floreski
Un billet…

Varbel
Un billet? Comment faire?

Lodoïska
Du sommet…

Floreski
Du sommet…

Varbel
Du sommet? Un moment!

Lodoïska
De la tour…

Floreski
De la tour…

Varbel
De la tour?...

Bonne affaire!

Lodoïska
Un ruban…

Floreski
Un ruban…

Varbel
Un ruban? C’est charmant

Lodoïska
Que le Ciel…

Floreski
Que le Ciel…

Varbel
Que le Ciel, j’imagine.

Lodoïska
Me laissa…

Floreski
Te laissa…

Varbel
Lui laissa, bon moyen.

Lodoïska
Me rendra…

Floreski
Te rendra…

Varbel
Lui rendra… je devine.

Lodoïska
Cette lettre…

Floreski
Ah, Varbel!

Varbel
Oui, je comprends fort bien.

Floreski
Ah, Varbel!

Varbel
Oui, je comprends fort bien.

Lodoïska
Sois prudent, je t’en conjure
au nom du plus tendre amour.

Floreski
Calme-toi, je t’en conjure
au nom du plus tendre amour.

Varbel
Croyez-la, je vous conjure,
méfiez-vous en ce jour.

Lodoïska
Cache une telle aventure
aux tyrans de ce séjour!

Floreski
Mon coeur dans cette aventure
présage un plus heureux jour!

Varbel
Un témoin de l’aventure
peut nous perdre sans retour!

Lodoïska
Sois prudent!

Floreski
Calme-toi!

Varbel
Croyez-là!

Lodoïska
Cache une telle aventure
aux tyrans de ce séjour!

Floreski
Mon coeur dans cette aventure
présage un plus heureux jour!

Varbel
Un témoin de l’aventure
Peut nous perdre sans retour!

Lodoïska
Sois prudent! Je t’en conjure
au nom du plus tendre amour.

Floreski
Calme-toi! Je t’en conjure
au nom du plus tendre amour.

Varbel
Croyez-là! Je vous conjure,
méfiez-vous en ce jour.

Lodoïska
Sois prudent!

Floreski
Calme-toi!

Varbel
Croyez-la!

Lodoïska
Sois prudent!

Floreski
Calme-toi!

Varbel
Croyez-la!

Lodoïska
Sois prudent! Sois prudent!

Floreski
Eh bien, qu’allons nous entreprendre?

Varbel
Il faudrait…
Il faudrait suivre son conseil;
demain au lever du soleil
à Varsovie il faut nous rendre.

Floreski
Pour ce projet as-tu compté sur moi?

Non, non, Varbel, détrompe-toi.

Varbel
Il me vient une idée…
Attendez, mon cher maître…
Non… c’est trop dangereux!
Non… cela n’irait pas bien.

Floreski
Oh, cela te paraît trop périlleux, peut-être.

Varbel
Oui, c’est trop dangereux !

Floreski
Tu vas voir, mon ami,
que ce n’est presque rien.

Varbel
Cela vous plaît à dire,
au risque de la vie;
eh, qu’importe,
au surplus je vous la sacrifie.

Floreski
Tu ris, je vois que ce projet
Est bien conçu,
puis qu’il te plaît.

Varbel
Il faut par un moyen unique
Pénétrer jusqu’à ce château.

Floreski
Oui, ce transport est vraiment beau
et ton projet est magnifique.

Varbel
Le tyran ne sait point, Seigneur,
qu’elle vient de perdre son père;
vous allez passer pour son frère,
et nous demanderons de la part de sa mère
votre Lodoïska.

Floreski
Je te dois mon bonheur!
Allons, il faut nous introduire;
sonne en toute sécurité.

Floreski, Varbel
Sonne!
Exécutons ce projet concerté.

Varbel va tirer la sonnette du Pont-levis; une Trompette paraît un moment après sur le rempart; Floreski lui fait signe de sonner, ce qu’il exécute.

Altamoras
Etrangers, pourrait-on s’instruire,
que demandez-vous en ces lieux?

Floreski
Au maître du château
tous deux nous vous prions
de nous conduire.

Altamoras
Peut-on savoir votre projet?

Floreski
Oui; devant lui, s’il le permet.

Altamoras
Il faut remettre vos armes.

Floreski
C’est prendre enfin trop de souci;
c’est passer trop loin vos alarmes.

Altamoras
C’est l’usage en entrant ici;
suivez-moi, mais prenez garde.

Choeur
Suivez-nous, mais prenez garde.

Altamoras, Choeur
Craignez l’aspect de ces lieux;
prenez garde.

Floreski, Varbel
Marchons, marchons,
mais soyons en garde;
pénétrons jusqu’en ces lieux.

Altamoras, Choeur
Prenez garde.

Floreski
Pour l’amour je le hasarde
ce projet si périlleux.
Marchons, marchons!

Varbel
Pour vous seul je le hasarde
ce projet si périlleux.
Marchons, marchons!

Altamoras, Choeur
C’est en vain que l’on hasarde
un projet audacieux.
Suivez-nous, prenez garde!
Marchons, marchons!