Le Théâtre représente une galerie antique, très profonde, extrêmement riche d’architecture, ornée de bas-reliefs et attributs militaires, deux portes en arcades à droite et à gauche; l’une (à gauche) conduisant à la salle des gardes, et l’autre (à droite) menant à la forteresse; dans le milieu de la galerie est une statue équestre, dont le sujet et les figures annoncent la tyrannie du maître.
Une table et un fauteuil sont au bord de l’avant-scène.
Scène I Lodoïska, Lysinka, Altamoras Gardes
Parlé:
Lodoïska Quel nouveau crime médite ton maître et le détermine de nous tirer à l’horrible séjour où nous sommes confinées
Altamoras
Il ne m’appartient pas de pénétrer ses desseins;
il m’a ordonné de vous conduire ici…
c’est tout ce que je puis vous dire.
Lysinka
Ministre perfide d’un tyran cruel!!
Peux tu partager sa barbarie.
Altamoras
Il commande…j’obéis.
Lysinka
Eh quoi le sort d’une infortunée ne peut?…
Altamoras
Mon devoir…
Lysinka
Oses-tu appeler un devoir l’odieux emploi de persécuter une femme intéressante et malheureuse
Altamoras
Vous pouvez mettre un terme à ses malheurs,
et je puis du moins vous donner ce conseil…
Engagez madame à profiter d’un dernier instant de clémence,
à ce prix vos prisons vont s’ouvrir et le bonheur renaîtra pour toutes deux.
Lodoïska
C’en est assez,
l’image du bonheur que tu as ici l’audace de m’offrir
révolte tout mes sens!…
n’insulte pas plus longtemps à ma douleur…
sors et laisse nous.
Scène II Lodoïska, Lysinka, Gardes
Lysinka
Vous vouiez comme on nous traite.
Ne dissimulerez vous jamais avec vos tyrans.
Lodoïska
Ah! Que ne puis-je accroître leur rigueur:
Je chéris d’aujourd’hui notre prison!
J’ai vu j’ai entendu Floreski!
Ma chère Lysinka, je ne suis plus malheureuse!
Lysinka
De quoi nous servira cette faible espérance?
Il a causé votre malheur et ne pourra le réparer.
Lodoïska
Ne l’accuse point, il a fait son devoir
Je l’en estime davantage!…
Il devait sa voix à son Prince.
Lysinka
Votre père peut-il être assez cruel?
Lodoïska
Il est loin sans doute de prévoir
l’abus qu’on fait ici de sa confiance.
Lysinka
Eh! quoi, point de nouvelle de Varsovie, que je plains votre mère.
Lodoïska
Ah! Ma bonne combien elle doit souffrir.
Lysinka
Qu’allons-nous devenir?
Lodoïska
Rassure-toi.
Mon cher Floreski a entendu la voix de Lodoïska,
et le Ciel qui protège l’innocence,
l’a sans doute envoyé pour nous sauver.
(Pendant le récitatif et l’air suivant Lysinka s’assied et s’appuye sur la table).
Récitatif et Air
Lodoïska
Que dis-je, ô Ciel! Si, contre mon attente,
il voulait s’introduire en cet affreux séjour,
grand Die! Il est perdu, si jamais il le tente;
je connais sa valeur, je connais son amour;
pourquoi me sui-je fait connaître?
Quoi? Ne devais-je pas songer
Que j’allais l’exposer
Aux plus cruels dangers? Ah!
Malgré mes conseils il s’armera, peut-être,
mais il était perdu pour moi.
Pouvais-je contenir
Mon coeur en sa présence?
Il fallait garder le silence;
oui, tout m’en imposait la loi.
Hélas! Dans ce cruel asile
C’était assez de mon malheur;
du moins une douleur tranquille
y consumait mon triste coeur.
Pour moi seule j’avais à craindre
Et je languissais dans les fers;
j’attendais enfin sans me plaindre
la fin des maux que j’ai soufferts.
Mais pour moi s’il s’expose,
je mourrai mille fois;
moi seule je suis la cause
des maux que je prévois.
Floreski! Je m’efforce
À souffrir leur rigueur;
mais je n’ai pas la force
de causer ton malheur.
parlé:
Lysinka
Calmez-vous, ma fille…
Il sera prudent…
Mais à minuit vous devez recevoir une lettre de lui et Dourlinski
choisit justement ce jour pour vous donner plus de liberté.
Lodoïska
Crois-moi ce n’est pas pour longtemps.
Mais s’il voulait aujourd’hui rompre mes fers…
Rapporte t’en à mon amour
le courroux que je vais lui témoigner
lui en fera bientôt perdre la pensée.
Lysinka (avec émotion):
Il s’avance.
Scène III Lodoïska, Lysinka, Dourlinski
Gardes
parlé:
Dourlinski
Lysinka, sortez et laissez nous seuls.
Lysinka
Seigneur jusqu’à ce moment je ne l’ai point quittée…souffrez…
Dourlinski
Sortez-vous dis-je?
(Lysinka se retire)
Scène IV
Lodoïska, Dourlinski, Gardes, ensuite Altamoras
Lodoïska
Vous avez bien toute la faiblesse des tyrans,
vous redoutez jusqu’à la présence d’un témoin impuissant.
Dourlinski
Je ne redoute rien…
Mais je veux vous entretenir seule.
Lodoïska
Quels sont vos sinistres projets?
Dourlinski
C’est en vain qu’à mon amour vous opposez votre fierté…
J’ai résolu d’obtenir votre main.
Lodoïska
Et de quel droit prétends tu disposer de moi?
Dourlinski
Du droit d’un amant qui vous tient en sa puissance.
Lodoïska
Un amant…
Le cruel!…
C’est avec des fers que tu veux conquérir un coeur?
Dourlinski
Il n’a tenu qu'à vous de les briser plutôt,
je vous ai offert une immense fortune, en moi un époux
d’une naissance égale à la votre…
À ce prix vous pouvez partager ma puissance!
Lodoïska
Homme sans foi!
Ce sont donc là les soins
que tu promis à mon père d’avoir pour sa fille?…
Mais si mes plaintes n’ont encore pu parvenir jusqu’à lui, il viendra,
peut-être un jour, en me rendant toute sa tendresse,
m’arracher à cet affreux séjour.
Dourlinski
Cessez de l’espérer…
Mon ardeur est égale à mon caractère…
J’aime avec fureur, et rien
Ne me coûtera pour vous posséder…
Vos parents, enfin, ne vous reverront jamais,
ils ne vous reverront que l’épouse de Dourlinski.
Duo
Lodoïska
A ces traits je connais ta rage;
ce crime est bien digne de toi!
Dourlinski
S’il en est un, c’est votre ouvrage;
non, rien ne changera ma loi.
Lodoïska
Ne crois pas vaincre mon courage;
jamais tu n’obtiendras ma foi.
Dourlinski
Ce Floreski qui vous engage,
ne l’emportera point sur moi;
ce Floreski qui vous engage,
ne l’emportera point sur moi.
Lodoïska
Ne crois pas vaincre mon courage;
jamais tu n’obtiendras ma foi.
Quelle barbarie!
Dourlinski
Inhumaine, cédez!
Lodoïska
Ton espérance est vaine.
Dourlinski
Cédez!
Lodoïska
Ton espérance est vaine.
Dourlinski
De mon coeur soyez souveraine;
vous régnerez en ce séjour;
qu’un doux hymen à vous m’enchaîne,
vous verrez luire un plus beau jour.
Lodoïska
Va!
Dourlinski
Vous verrez luire un plus beau jour.
Lodoïska
Va!
Va! Je préfère encore ma chaîne,
va! Je préfère cette tour;
les rigueurs, les tourments, ta haine
aux feux de ton indigne amour.
Dourlinski
Cédez!
Lodoïska
Quelle barbarie!
Dourlinski
De mon coeur soyez souveraine!
Lodoïska
Va! Je préfère ma chaîne!
Dourlinski
Qu’un doux hymen à vous m’enchaîne!
Lodoïska
Va!
Dourlinski
Vous verrez un plus beau jour.
Lodoïska
Va! Je préfère cette tour.
Dourlinski
Cédez!
Lodoïska
Les rigueurs.
Dourlinski
Cédez!
Lodoïska
Les tourments.
Dourlinski
Inhumaine!
Lodoïska
Ta haine,
les rigueurs, les tourments, ta haine
aux feux de ton indigne amour.
Dourlinski
C’est aussi trop de résistance;
non, non plus de ménagement;
je vous dévoue à ma vengeance
et voilà mon dernier serment.
Lodoïska
Ah! Cet excès de violence
Est pour toi mon seul sentiment;
s’il faut supporter ta présence,
voilà mon plus cruel tourment.
parlé:
Lodoïska
Mon serment aussi est de te vouer une haine implacable;
c’est le seul sentiment que tu puisse m’inspirer;
pour la dernière fois tâche de t’en convaincre,
et ne t’occupes plus que des maux que tu veux me faire souffrir.
Dourlinski
Eh bien, vous serez obéie…
Gardes, Altamoras, …
Conduisez Madame dans le lieu le plus secret de la tour;
et qu’elle y reste ignorée pour jamais.
(aux gardes)
Si quelqu’un de vous ose indiquer le lieu qui la recèle,
il payera de sa vie l’abus qu’il aura fait de ma confiance.
Lodoïska
Barbare!…
Je ne vous verrai plus ô mon père!…
Ô mon cher Floreski!
Scène V Lodoïska, Dourlinski, Altamoras, Lysinka Choeur, Gardes
Lodoïska
(courant à Lysinka)
Viens, ma bonne, pardonne à ta fille
les maux qu’elle te fait partager…
Viens passer avec moi des jours dans la douleur.
Dourlinski
Non, votre nourrice ne vous suivra pas!
Dourlinski
Non, non, perdez cette espérance;
c’est sur vous seule désormais
que tombe toute ma vengeance;
vous ne la reverrez jamais.
Lodoïska
Je bénis le Ciel, ô ma bonne,
puisqu’il brise aujourd’hui les fers,
ô ma bonne, ô ma bonne!
Lysinka
Quoi? Moi, que je vous abandonne
À la rigueur de ces pervers?
Secondez-vous un barbare?
Je veux lui consacrer mes jours.
Dourlinski
Obéissez!
Qu’on les sépare!
Choeur
Laissez-lui ce faible secours!
Dourlinski, Altamoras
Vous osez faire résistance?
Insolents! Craignez mon courroux!
Choeur
Nous implorons votre clémence.
Dourlinski
Obéissez!
Choeur
Nous implorons votre clémence.
Dourlinski
Obéissez!
Lodoïska
Soumettez-vous!
Lysinka
Non, non,
c’est en vain qu’on l’espère;
viens, porte plus loin ta colère,
viens, ose l’arracher de mes bras!
Dourlinski
Obéissez! Qu’on les sépare!
Choeur
Laissez-lui ce faible secours!
Lodoïska
Au sein de ma triste misère,
non, je ne me plaindrai pas;
puisqu’en méritant sa colère
j’éloigne de toi le trépas; ô ma bonne, ô ma bonne!
Choeur
Laissez-lui ce faible secours!
Nous implorons votre clémence.
Amis, redoutez sa colère:
allons l’arracher de ses bras!
Lysinka
Non, c’est en vain qu’on l’espère;
viens, porte plus loin ta colère,
viens, ose l’arracher de mes bras!
parlé:
Scène VI Dourlinski, Gardes
C’est en vain que tu l’espères…
Je n’aurai pas impunément souffert tes cruels dédains…
Tu n’appartiendras jamais à ce Floreski, dont tu parles sans cesse…
Que ne puis-je le connaître!…
Que n’est-il en ma puissance…
Avec quel plaisir je lui ferai partager le sort
que je réserve à son indigne maîtresse!…
Mais ces deux étrangers qui ont demandé à m’être présentés
que peuvent-ils vouloir?…
Si c’étaient quelques traîtres…
Ils me sont suspects, et je veux les interroger sur le champ.
Altamoras!…
Scène VII Dourlinski, Altamoras, Gardes
Altamoras
Seigneur…
Dourlinski
Conduis vers moi ces étrangers…
Tu ne sais rien de leur message?
Altamoras
Non Seigneur: ils ont refusé de s’expliquer.
Ils attendent le moment de paraître devant vous.
Dourlinski
Introduis-les à l’instant.
Scène VIII Dourlinski, Gardes
Cette forme mystérieuse me donne des soupçons.
Oui,… s’ils ont des desseins, …
Je saurai les en punir…
Mais les voici.
Scène IX Dourlinski, Altamoras, Floreski, Varbel, Gardes
Dourlinski
Qui êtes vous?…
Approchez !
Floreski
(faisant un salut profond).
Ai-je l’honneur de parler au Baron de Dourlinski?
Dourlinski
A lui même.
Floreski
(fait un second salut)
Seigneur!
Dourlinski
Faites trêve à ces révérences.
Que demandez vous?
Floreski
(à part à Varbel)
Quel homme!
Varbel
Il est pressant !
Dourlinski
Vous auriez dû prendre hors de chez moi le temps de vous concilier.
Floreski
(d’un ton déconcerté)
Seigneur…
Je… ne…, prenais…
Conseil de personne, …
Mais j’observais à mon frère qu’avec …
Moins de confiance…
Ont pourrait être intimidé de votre ton.
Dourlinski
(avec humeur)
Epargnez-moi l’ennui de vous y faire et répondez…
Varbel
(à part)
Voici un aimable seigneur qui nous donnera je crois, de la besogne.
Dourlinski
Enfin, qui êtes-vous?
Floreski
Mon frère et moi appartenons au Prince Altanno…
La mort vient de nous enlever notre maître…
J’étais le confident de toutes ses pensées
et mon frère, usant près de lui d’un naturel plus gai que moi
souvent amusait ses loisirs.
Dourlinski
Belle utilité.
Varbel
Il est facile de voir que votre Seigneurie
ne fait pas grand cas d’un homme jovial.
Dourlinski
Nullement
Varbel
(d’un ton important)
On ne peut disputer des goûts…
Mais feu notre maître pensait différemment…
Il avait quelquefois la bonté de sourire à mes saillies…
Je ne suis point du tout offensé,…
Monsieur le Baron si mon petit mérite n’a pas l’honneur de vous être agréable.
Dourlinski
Terminons; quel est votre message?
Floreski
Ne puis-je pour m’expliquer, obtenir la faveur d’un entretien particulier?
Dourlinski
Eh bien, que ton frère se retire
(aux gardes)
Vous sortez (montrant Altamoras)
Quant à celui ci tu trouveras bon qu’il demeure;
tu peux tout dire devant lui.
(à Varbel) Suivez-les.
Varbel
(bas à son maître en se retirant)
Pour Dieu soyez prudent.
Scène X Dourlinski, Floreski, Altamoras
Dourlinski Parle.
Floreski
Aux approches de la mort le Prince Altanno déclara à son épouse
qu’il vous avait confié sa fille Lodoïska et sa mère m’envoie vers vous
pour vous la demander.
Dourlinski (déconcerté)
Tu m’étonnes…
Et j’ai peine à concevoir qu’un secret de cette importance ait pu t’être révélé…
Floreski
On pourrait donc aussi Seigneur vous taxer d’imprudence,
puisque vous avez près de vous un témoin de notre entretien.
Dourlinski
Il suffit…
Mais pourquoi n’avez-vous point un écrit de la veuve?
Floreski (à son tour déconcerté)
Elle a pensé,…ainsi…que…moi…
que la confiance qui m’avait été accordée…
en cette circonstance… était une…
autorité suffisante… (se remettant).
D’ailleurs j’ajouterai, Seigneur, pour vous convaincre
que je ne dois point vous être suspect
que je sais à n’en pouvoir douter que le Comte Floreski
fait les plus grandes recherches pour retrouver sa maîtresse,
et qu’il a le dessein de la disputer à qui voudra la lui ravir.
Dourlinski (s’emportant)
S’il ose venir ici,…
Je lui garde une retraite…
Altamoras
Seigneur contraignez vous,…
Son oeil sans cesse vous observe.
Dourlinski
(se remettant)
Au surplus je ne pourrais la lui rendre.
Retourne à Varsovie;
dis à celle qui t’envoie que je suis fâché de n’avoir que de mauvaises nouvelles à lui apprendre…
que Lodoïska n’est plus ici.
Dourlinski
(de même)
N’est plus ici te dis-je…
Quel intérêt si pressant excite cet emportement?
Floreski
(à part)
O ciel! Je me trahis (haut)
Seigneur l’intérêt que j’y prends n’a rien qui vous doive étonner…
J’espérais rendre une fille chérie à sa mère éplorée et je vous avoue
qu’il m’en coûte beaucoup de perdre cet espoir.
Dourlinski
Ton message est rempli,…
Tu peux te retirer.
Floreski
(à part) Le monstre!
(haut)
Seigneur ne nous ferez vous point à mon frère et à moi,
la grâce de nous laisser ici la nuit, nous sommes accablés de fatigue;
la forêt n’a point de chemins indiqués;
demain, à la pointe du jour, nous sortirons.
Trio
Floreski
Ciel, ce que je lui propose
l’inquiète et le confond;
son visage se compose,
mais je vois pâlir son front.
Dourlinski, Altamoras Malgré moi ce qu’il propose
m’inquiète et me confond;
son visage se compose,
mais je vois rougir son front.
Dourlinski
Altamoras, que faut-il faire?
Altamoras
Oui, je le crois un téméraire,
si j’en juge par son maintien.
Floreski
Il s’agite et ne répond rien.
Dourlinski
Eh bien, en cette circonstance,
Altamoras, que ferons-nous?
Floreski
Toujours il garde le silence,
mais il apaise son courroux.
Altamoras
Il faut agir avec prudence;
dissimulez votre courroux.
Il faut, si je ne m’abuse,
les retenir en ces lieux;
je veux employer la ruse
et les deviner tous deux.
Floreski
Il s’agite, il garde le silence;
mais il apaise son courroux.
Dourlinski
Oui, sur lui veillons sans cesse;
viens, ami, concertons-nous;
un instant, avec adresse,
renfermons tout mon courroux.
Altamoras
Oui, sur lui veillons sans cesse,
un instant contraignez-vous;
moins de bruit et plus d’adresse,
son secret est tout à nous.
Floreski
Dans mon coeur avec adresse
renfermons tout mon courroux;
immolons à ma tendresse
les transports d’un coeur jaloux.
parlé:
Floreski
(à part à Altamoras)
J’adopte ton projet.
(à Floreski)
Tu peux avec ton frère passer ici cette nuit.
Vous serez servis en cet endroit:
Altamoras je t’en donne l’ordre.
(Dourlinski et Altamoras se retirent ensemble
mais se séparent au fond du théâtre.
Avant de se quitter, Dourlinski dit un mot à l’oreille d’Altamoras,
et ensuite jette un regard composé sur Floreski).
Scène XI Floreski (seul)
Tyran! Il est donc vrai que ton coupable dessein
est de soustraire l’infortunée Lodoïska à toute ma tendresse?
Mais n’espère pas jouir du fruit de ton audace;
Floreski perdra le jour ou la sauvera de tes mains.
Air
Floreski
Rien n’égale sa barbarie,
Dieu! Je frémis de tant d’horreur,
amour, fureur et jalousie,
venez conduire un bras vengeur!
Dans mon courroux trop légitime,
je punirai tes attentats;
ne compte plus sur la victime,
sans la compter par mon trépas.
Scène XII Floreski, Varbel
Floreski (courant au devant de lui)
Viens mon cher Varbel
j’ai réussi au gré de nos désirs
et nous passons ici la nuit.
Varbel
Vous avez fait il est vrai, un chef-d’oeuvre,
vous avez raison de vous en féliciter;
c’est une idée lumineuse, un projet superbe,
une invention hardie qui va nous conduire…
Floreski
Au succès de notre entreprise.
Varbel
Non… dans un cachot.
Floreski
Est-tu fou?
Varbel
Pas plus que sourd, et vous en allez juger…
Lorsque l’infernal Baron vous eut quitté je le vis passer avec son confident…
Je me glissai derrière cette porte…
Dourlinski le laisse, après lui avoir parlé à l’oreille…
Altamoras, moins prudent que son maître, appelle un des émissaires (avec lesquels vous allez avoir l’honneur de souper) et lui enjoint de l’attendre un moment…
Bientôt il revient et lui remet un flacon polonais, ma foi…
Semblable à celui qui est dans notre valise.
“Voici, lui dit-il, une liqueur que tu mêleras adroitement dans les verres de ces deux étrangers ; surtout prends garde qu’ils s’en aperçoivent, et aussitôt enfin que ce breuvage aura produit son effet sur eux, tu viendras m’avertir”.
Floreski
O ciel! Les scélérats veulent nous empoissonner!
Varbel
Ou du moins nous assoupir et nous fouiller ensuite.
Floreski
Tu as raison le portrait de Lodoïska que je porte sans cesse,
nous aurait bientôt découvert…
Eh bien il faut refuser de souper avec eux.
Varbel
C’est impossible.
C’est le moyen de nous perdre sans ressource.
Floreski
Nous ne pouvons cependant pas nous exposer…
Varbel
Il faudrait agir de ruse et…
Mais les voici…
De la prudence mon cher maître.
Scène XIII
Floreski, Varbel, Trois émissaires,
Gens du Château (apportant une table couverte de fruits et d’aiguières remplies de vin, et des coupes).
(Le premier émissaire doit porter lui même le flacon
dans lequel est contenue la liqueur soporative).
Le Premier émissaire
Messieurs, soyez les bien arrivés.
Nous apportons comme vous voyez, de quoi lier connaissance…
C’est toujours le verre à la main
qu’on fait les bons amis.
Varbel
(à part) Oh! Les coquins
(haut)
Messieurs c’est beaucoup d’honneur que vous nous faites.
Le Premier émissaire
Voulez-vous prendre un à compte?
Je vais vous verser un coup de vin.
Varbel
(à part)
Les scélérats sont pressants…
(haut) si vous voulez permettre il nous fera plaisir l’attendre;
mon frère et moi avant d’entrer avons fait un petit repas
aux portes de ce château;
vous en voyez les débris.
Le Premier émissaire
A votre aise, messieurs, nous ne voulons pas vous gêner.
(Il va placer son flacon au milieu de la table).
Finale
Floreski
Hélas! Qu’allons-nous entreprendre?
Ils ont tous les regards sur nous.
Varbel
Je le vois bien, la chose est claire;
je suis aussi tremblant que vous.
Premier émissaire
Je pense moi que c’est un traître.
Deuxième émissaire
L’un est maître, l’autre est valet;
croyez-moi, je sais m’y connaître.
Varbel
Allons, courage, mon cher maître;
point d’imprudence, s’il vous plaît.
Floreski
Nous n’avons donc aucun moyen?
Varbel
Courage, mon cher maître,
point d’imprudence s’il vous plaît.
Deuxième émissaire
Avec adresse observons bien.
Floreski
Nous n’avons donc aucun moyen?
Troisième émissaire
Si j’en juge par l’apparence,
ils me semblent fort inquiets.
Premier émissaire
Contraignez-vous, faites silence;
nous les tenons dans nos filets.
Varbel
C’est fait de nous?
Je suis en transe;
tous ces messieurs prennent l’accord.
Premier émissaire
Il nous faut lier conférence,
oui, faisons-les parler d’abord.
Varbel
Occupez-les, feignez d’écrire.
Premier émissaire Pardon, messieurs, mais entre nous
nous avions quelques mots à dire
qui n’étaient que ennuyeux pour vous.
Floreski
A votre tour daignez permettre,
ce sera fait dans un moment;
je voudrais écrire une lettre.
Premier émissaire
Très volontiers, assurément;
agissons bien
pour vous instruire;
observons tout.
Floreski, Varbel
O Dieu, je souffre le martyre!
Premier émissaire
Il faut tout voir.
Deuxième émissaire, troisième émissaire
Ne laissons rien percevoir.
Floreski
Donne-moi, s’il te plaît, mon frère,
ce qu’il me faut, plume et papier.
Varbel
Avant le souper pour quelle affaire
d’honneur, vous êtes singulier.
Floreski
Ces messieurs veulent bien attendre.
Varbel
Soit!
Voici du vin;
quand j’en vois,
je ne puis jamais m’en défendre;
et j’en vois toujours malgré moi.
Floreski
Le malheureux que va-t-il faire?
Deuxième émissaire
Faut-il lui verser du flacon?
Premier émissaire
Ne pressons rien;
attend son frère;
ensemble ils prendront la boisson.
Varbel
Fort bien!
J’en jure ma parole!
(hélas, qu’allons-nous devenir
s’il nous fut avaler la fiole?)
Floreski
O ciel,
Varbel me fait frémir!
Varbel Messieurs, cela n’est pas honnête
de me laisser seul m’ennuyer;
mais laisse donc là ta conquête!
Premier émissaire
Pourquoi déchirer ce papier?
Varbel
C’est l’amour qui trouble sa tête.
Premier émissaire
Hum! Je crois qu’il veut nous railler;
voici l’instant, mon camarade;
prudemment verse la liqueur.
Varbel
Mes chers amis, buvons rasade.
Premier émissaire
Très volontiers, assurément.
Floreski
Eh, quoi malheureux, tu vas boire?
Varbel
(Ah! Me craignez rien pour nous!)
Acceptez! (eh, daignez m’en croire!)
Cédez! (La victoire est à nous!)
Premier émissaire
Ne pourriez-vous donc vous contraindre?
Eh, quoi! Toujours vous éloigner?
Quand ils ne seront plus à craindre
vous pourrez tout examiner.
Floreski, Varbel, Premier émissaire, deuxième émissaire
Amis, que ce divin breuvage
Soit fatal à tous les trompeurs;
qu’aux bons son salutaire usage
soit la plus douce des liqueurs!
Premier émissaire, deuxième émissaire, troisième émissaire
(Bon, les voilà qu’ils viennent.)
Floreski, Varbel
(Bon, les voilà qu’ils viennent.)
Les trois émissaires
(Nous allons bientôt tout savoir.)
Floreski, Varbel
(Bientôt ils n’y vont plus rien voir.)
Floreski
(Bon!)
Premier émissaire
(Bon!)
Floreski, Varbel
(Les voilà qu’ils s’y prennent.)
Troisième émissaire
(Bon, les voilà qu’ils y viennent.)
Varbel
(Bon!)
Troisième émissaire
(Bon!)
Floreski, Varbel
(Ils n’y vont plus rien voir.)
Troisième émissaire
(Bon, nous allons tout savoir.)
Varbel
(Bon!)
Floreski
(Bon!.)
Premier émissaire
C’est singulier, je vois tout trouble…
Varbel
(Dans un moment tu verras double.)
Deuxième émissaire
Oh Ciel, tout tourne autour de moi.
Varbel
(Oh, je te crois de bonne foi.)
Troisième émissaire
Eh! Mais, mon Dieu, je ne vois goutte!
Varbel
(Il faut le voir, si l’on en doute.)
Troisième émissaire
Moi c’est égal,
observons bien.
Floreski
Ah! La fureur qui les anime
Pour nous n’est plus à redouter!
Varbel
Il ne sont pas seuls pour ce crime,
seigneur, vous n’en pouvez douter.
Floreski
Dieu! Quel moment!
Varbel
Il est terrible!
Floreski
Oui, nous courons…
Varbel
Un grand danger!
Floreski
Sortons d’ici!
Varbel
C’est impossible!
Floreski
Viens, viens, suis-moi!
Varbel
Il faut songer.
Floreski
Viens, prends ce fer!
Varbel
Quelle imprudence! N’espérez pas…
de la prudence… notre trépas…
croyez qu’on veille… y pensez-vous…
on vous surveille…
c’est fait de nous,
il faut songer,
de la prudence,
n’espérez pas…
y pensez-vous…
Floreski
Par l’ouverture…
nous parviendrons…
viens assurer…
peu de soldats…
jusqu’à la tour…
suis-moi, te dis-je!
Je brave tout, viens!
Dourlinski
Traîtres!
Traîtres, qu’osiez-vous entreprendre?
Pensiez-vous sortir de ces lieux?
Vous voulez encore vous défendre?
Tremblez, audacieux!
Floreski
Va! D’effroi je suis incapable.
Va! Floreski voulait te tromper;
le sort te sert, heureux coupable;
crains de le laisser échapper!
Dourlinski
Floreski!
Floreski
C’est moi, misérable!
Dourlinski
Floreski!
Floreski
Tyran, range-toi!
Dourlinski
Frémis!
Floreski
Moi?!
Dourlinski
Frémis!
Floreski
Moi?!
Dourlinski
Rival détestable!
Floreski
Je t’attends!
Dourlinski
Quel moment pour moi!
Floreski
Je t’attends!
Dourlinski
Quel moment pour moi!
Floreski
Tyran!
Dourlinski
Frémis
Floreski
Tyran!
Dourlinski
Frémis!
Floreski
Tyran!
Dourlinski, Altamoras
Saisissez ce téméraire!
Servez mon/son coeur furieux!
Préparez pour ma/sa colère
les tourments les plus affreux!
Floreski, Varbel
Saisissez un téméraire!
Servez son coeur furieux!
préparez pour sa colère
Les tourments les plus affreux!
Choeur
Saisissons ce téméraire!
Servons son coeur furieux!
Préparons pour sa colère
les tourments les plus affreux!