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Félix Clément, Les musiciens célèbres, 1887, page 178:

SALIERI
Né en 1750, mort en 1825

Une activité de production dévorante est aujourd’hui le trait le plus saillant de la physionomie artistique de Salieri.
Ce musicien eut de son vivant de grands succès, et la postérité ne connaît de lui que des fragments d’une facture correcte, mais dénués de sentiment et de chaleur.
Pourquoi un tel oubli, après tant de vogue?
Parce que le savoir-faire d’un habile homme ne vaut pas pour la gloire définitive et durable, ce que vaut la naïve simplesse d’un homme de génie.
Salieri a pu abuser ses contemporains; il a pu réussir souvent à écarter les jeunes talents qui lui faisaient ombrage et conquérir par des moyens étrangers à son mérite une réputation usurpée.
Ce qu’il n’a pu faire, c’à été d’imprimer le caractère de l’immortalité à des oeuvres dont il prenait tant de peine à assurer la fortune momentanée.
Antoine Salieri naquit le 19 août 1750, à Legnano en Vénétie.
Il apprit de bonne heure les éléments de la musique, du violon et du clavecin.
Son frère aîné, François Salieri, et l’organiste Simoni furent ses premiers maîtres.
Des spéculations malheureuses ayant ruiné ses parents, et son père n’ayant pu survivre à ce désastre, il dut dès l’âge de quinze ans pourvoir à son existence.
Une jolie voix de soprano, un certain talent sur le clavecin, c’était là tout ce que possédait l’enfant abandonné à ses propres forces.
Mais s’étant rendu à Venise, il eut la chance de rencontrer un généreux protecteur dans un membre de la famille Mocenigo.
Grâce à l’appui de ce patricien, Salieri put continuer ses études musicales en qualité de choriste attaché à la maîtrise de Saint-Marc.
Après avoir étudié l’harmonie sous la direction de Jean Pescetti et le chant sous celle de Ferdinand Pacini, il devint l’élève de Gassmann, maître de la chapelle impériale, qui était venu à Venise pour y faire représenter son opéra Achille in Sciro.
Ce fut encore à Mocenigo qu’il dut d’être agréé par un tel maître.
Gassmann le ramena avec lui à Vienne en 1766, et s’appliqua avec zèle à développer ses heureuses facultés, ce dont Salieri lui garda toujours, il faut bien le dire, la plus vive reconnaissance.
En même temps le jeune homme apprenait d’un prêtre italien nommé Pierre Tomasi, les éléments du français et de l’allemand.
Le début du compositeur fut Le Donne letterate, opéra bouffe représenté à Vienne pendant le carnaval de 1770.
Cet ouvrage eut du succès et fut suivi de l’Amore innocente (1770), de Don Chisciotte (1771) et d’Armida, opéra séria (1771).
La vogue accueillit cette dernière production, où se remarquaient des mélodies pleines de charme; le public la continua à Il barone di rocca antica (1772), à la Fiera di Venezia (1772), à la Secchia rapita (1772), et à La Locandiera (1773).
Gassmann étant mort en 1774, la place de maître de chapelle de la cour fut donnée à l’élève qui lui avait fait tant d’honneur.
L’année où il obtint cet emploi (1775), Salieri montra tout ce qu’on pouvait attendre de sa facilité en écrivant coup sur coup deux grandes cantates avec orchestre, des concertos et un opéra bouffe en trois actes, intitulé: La Calamità de’ cori.
Vers ce moment s’accomplit une révolution dans la manière du jeune maître.
Bien que des applaudissements renouvelés à chaque ouvrage pussent le confirmer dans sa première direction d’idées, il subit, comme tant d’autres, l’ascendant du génie de Gluck, etudia les partitions de l’auteur d’Orphée et se rapprocha beaucoup de son style dans les opéras qu’il écrivit ultérieurement.
Jusque-là, le musicien, Italien de naissance, était Allemand par le succès, puisque ses ouvrages avaient été donnés au théâtre de Vienne.
Un opéra qu’on lui demanda pour l’ouverture du nouveau théâtre de la Scala, fut l’occasion qui le ramena dans sa patrie.
Après avoir, en cette circonstance, fait représenter à Milan l’Europa riconosciuta, opéra sérieux en trois actes (3 août 1778), il écrivit à Venise la Scuola de’ gelosi (1778); à Rome, la Partenza inaspettata (1779); à Milan pour le théâtre  Canobbiana, Il talismano (1779), et à Rome encore La Dama pastorella (1780), puis il reprit le chemin de Vienne où un maître de chapelle de la cour devait avoir fort à faire pour contenter un amateur de musique tel que l’était Joseph II, le successeur de Marie-Thérèse.
En 1781, Salieri fit son premier opéra sur un livret allemand.
Ce fut le Ramoneur, en trois actes.
Cette composition précéda de quelques mois les Danaïdes, ouvrage que l’Académie royale de musique de Paris avait demandé à Gluck, mais que ce compositeur fit faire par Salieri, devenu son élève et son ami.
La tâche était ardue pour un artiste qui connaissait médiocrement le français et nullement les usages de la scène française.
Et puis, combien de musiciens eussent décliné l’honneur périlleux de remplacer le père d’Orphée et d’Alceste!
Cependant l’auteur d’Armida se mit bravement à l’oeuvre, et, la partition achevée, il se rendit à Paris pour en diriger les répétitions, nanti d’une lettre de Gluck qui le recommandait au directeur de l’Opéra.
L’affiche annonça la pièce comme étant de l’auteur à qui on l’avait d’abord demandée; mais au bout de treize représentations, et lorsque l’administration, en face d’un succès incontesté, n’eut plus à redouter le désappointement du public, une lettre de Gluck parut dans les feuilles publiques, restituant à Salieri la paternité des Danaïdes.
Ce fut ainsi, et gràce au patronage d’un maître illustre, ou plus exactement à ce subterfuge, que le compositeur italien se glissa sur notre scène.
Il est vrai que son coup d’essai fut un coup d’éclat.
On a admiré l’expression toujours forte, rapide et juste de cette musique; les choeurs: Descends dans le sein d’Amphitrite, Gloria, evan, evohe, sont d’un effet grandiose.
Je citerai encore l’air d’Hypermnestre: Par les larmes dont votre fille, et l’air de Danaüs: Jouissez d’un destin prospère, qui sont d’une facture tout à fait remarquable.
Après avoir vendu sa partition pour la somme de 10,000 francs à l’administration de l’Opéra, reçu 3,000 francs comme indemnité de déplacement et obtenu de la reine un riche présent, Salieri retourna à Vienne, où il fit représenter dans la même année, Sémiramide et Il ricco d’un giorno (le riche d’un jour).
Eraclito e Democrito et la Grotta di Trofonio parurent sur le théâtre de la cour en 1785.
L’artiste revint ensuite à Paris pour y faire entendre ses Horaces; mais cette tragédie lyrique dont le sujet était emprunté à l’oeuvre de Corneille, ne réussit point (1787).
La revanche ne se fit pas attendre: le compositeur la trouva dans la représentation de Tarare, opéra tragi-comique en cinq actes, joué le 8 juin 1787.
Beaumarchais, l’auteur du livret, en dépit de sa versification informe, frayait une voie nouvelle.
Il mêlait, pour la première fois, depuis l’essai peu concluant qu’en avait fait Lulli, l’élément tragique et l’élément bouffon.
Cette production, d’un genre hétéroclite, réussit pleinement, grâce surtout au mérite de la musique, et le succès ne fut pas moindre chez les Allemands qu’il ne l’avait été chez nous, quand Salieri fit jouer son opéra à Vienne sous le titre d’Axur re d’Ormus.
Doué d’une étonnante puissance de travail, le maître de Legnano écrivit, de 1770 à 1804, quarante-deux opéras et un nombre au moins égal de morceaux tels qu’oratorios, cantates, duos, trios, choeurs et pièces instrumentales.
En 1804, il renonça aux triomphes dramatiques pour se consacrer tout entier au service de la chapelle impériale.
Sa retraite qu’il avait sollicitée en 1821 ne lui fut accordée qu’en 1824, et certes il l’avait bien gagnée.
On ne peut que trouver juste la mesure en vertu de laquelle l’empereur lui conserva la totalité de son traitement, après qu’il se fut démis de ses fonctions.
Mais le musicien ne jouit pas longtemps des douceurs du repos, car il mourut le 12 mai 1825, dans sa soixante-quinzième année.
L’auteur des Danaïdes et de Tarare n’eut pas à se plaindre de la France.
Louis XVIII le fit chevalier de la Légion d’honneur; l’Institut l’admit au nombre de ses membres étrangers.
Il fut aussi nommé membre de l’Académie des beux-arts.
Salieri avait de l’esprit et une certaine variété de connaissances.
Il était aimable et d’un caractère fait pour la société; il charmait toutes les compagnies où il se trouvait, par sa manière piquante de raconter des anecdotes.
Son language, mélangé d’italien, de français et d’allemand, ne contribuait pas peu sans doute à amuser ses auditeurs.
Ses biographes rapportent qu’il était grand amateur de friandises et que la vitrine des confiseurs exerçait sur lui une irrésistible attraction.
S’il se montra trop adroit à faire tourner au profit de sa fortune artistique les amitiés qu’il savait se concilier dans le monde, il est d’autre part des faits de sa vie qui le font voir sous un jour plus attachant.
N’oublions pas que Salieri, dans l’âge le plus avancé, se souvint toujours des bontés que Gassmann avait eues pour lui au début de sa carrière.
Il fit plus que de s’en souvenir: il paya sa dette à la mémoire de son bienfaiteur qui, en mourant, laissait deux filles privées d’appui.
Le compositeur en prit soin, pourvut à toutes les dépenses de leur éducation et ses leçons firent de l’une d’elles, Mme Rosenbaum, une cantatrice distinguées.
Salieri avait composé pour ses obsèques un Requiem, qu’il n’avait fait connaître à personne.
On se conforma à ses intentions en l’exécutant à son service funèbre.
Il avait eu de son mariage trois filles qui le chérirent tendrement et l’entourèrent de soins dans sa vieillesse.
 

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