Pages qui concernent Salieri tirées de Julien Tiersot, Lettres de musiciens, 1924, Turin, Bocca Frères Editeurs (de page 158 à 161):

Il a été déjà publié ici une lettre de Salieri: le sujet qu’elle traitait –
le récit de la mort de Gluck – nous l’a fait insérer dans le chapitre où ont été réunis les documents relatifs aux trois grands fondateurs de l’opéra français.
L’on y aurait pu joindre la lettre publique, imprimée par le Journal de Paris (18 mai 1784), par laquelle Salieri, après que les Danaïdes eurent été représentées comme étant l’oeuvre de Gluck, déclara que la musique de cet opéra était de sa composition, mais qu’il l’avait écrite “sous la direction” de son maître, “conduit par ses lumières et éclairé par son génie”.
Il est d’ailleurs d’autant moins nécessaire que nous reproduisions ici ce texte qu’il a déjà été réimprimé (1).
(1) Voy. Desnoiresterres, Gluck et Piccinni, p. 347

La Bibliothèque du Conservatoire possède, de Salieri, outre les lettres en français que nous reproduirons tout à l’heure, toute une série de petits papiers sur lesquels sont écrits de sa main (ou quelquefois d’une main différente) des vers à mettre en musique, des projets de programmes, et diverses autres notes, - un billet en italien à une Altesse qui n’est pas nommée, - puis, encore en italien, l’autographe d’une belle et curieuse lettre écrite à la Musikalische Zeitung pour protester contre une nouvelle mode d’exécution sur les instruments à cordes, où l’abus du glissando devenait un véritable principe: “Questo snervato e fanciullesco genere, disait Salieri, si è, come un male contaggioso, attaccato anche a qualche suonator d’orchestra”; car ce ne sont pas seulement des “professori di violino” qui tombent dans ce travers, mais aussi, et cela est “ancora più ridicolo”, ceux qui jouent la viole, le violoncelle, et jusqu’à la contrebasse.
Cette méthode finira par faire d’un orchestre “non un corpo armonico, ma un unione di fanciulli che piangono, o di gatti che sgnolano”.
Ayant vécu soixante-quinze années, dont la plupart s’écoulèrent dans la capitale musicale qu’était Vienne, avec quelques incursions dans cette autre qui est Paris, Salieri, a passé à travers plusieurs générations successives d’artistes et fut en rapports directs avec leurs plus illustres représentants.
Il débuta sous les auspices de Gluck et de Giuseppe Scarlatti, eut avec Haydn, Mozart, Beethoven des relations confraternelles, fit exécuter, le premier à Vienne, les opéras de Rossini, enfin dirigea les premiers pas du jeune Liszt dans le domaine de la composition.
Les lettres qu’il nous reste à produire, d’après les collections du Conservatoire, appartiennent aux derniers temps de sa vie et sont d’une époque assez postérieure à celles qu’on a lues jusqu’ici; cependant elles se rapportent encore à des oeuvres que Salieri avait données en France au temps de l’influence gluckiste.
Les Danaïdes, qui sont de 1784, restèrent au répertoire de l’Académie de musique jusqu’en 1828: c’est le premier opéra que Berlioz ait vu représenter à son arrivée à Paris.
La renommée du maître attirait à lui de jeunes artistes désireux de recevoir ses conseils.
C’est ainsi que Panseron, prix de Rome de 1813, ayant passé en Italie le temps réglementaire, alla faire ensuite un séjour à Vienne, où il se remit à travailler sous la direction de Salieri.
Le billet suivant, qui contient de piquants détails de moeurs franco-viennoises, témoigne de leurs relations à ce moment.

A PANSERON
Dimanche 8 fév. 1818
Monsieur!
Je suis du grand matin passé chez vous, vous n’avez pas dormi à la maison.
Le maître de chapelle de S. Anne me fait demander s’il recevra encore quelque chose de la fonction du 21 janvier.
Avez-vous, monsieur, selon votre promesse remis les 50 f. au curé de cette Eglise?
Avez vous, differêment de notre convenu, donné vous même l’argent pour l’Armonie a la personne qui la engagée?
Mettez moi en état, je vous prie, de ne plus penser a cette affaire, et croyez-moi, quoi que l’amour peut être vous rend un peux distrait,
Votre affectioné serviteur et ami
SALIERI

Les Danaïdes avaient eu une importante et fructueuse remise en 1817.
Tarare à son tour fut repris en 1819, avec remaniement de cinq actes en trois.
C’est à cette nouvelle série de représentations que se rapporte la lettre suivante, par laquelle Salieri remet ses intérêts entre les mains d’un ami.
Celui-ci n’est autre que le petit-fils de Favart, homme de lettres lui-même (c’est lui qui rédigea les Mémoires publiés sous le nom de son grand père) et qui, ayant fait carrière dans la diplomatie, avait été secrétaire du duc de Caraman, ambassadeur de France à Vienne, où sans doute ils s’étaient connus.


A A.P.C. FAVART
Monsieur!
Vous avez eu toujours de la bonté pour moi, je vais la mettre un peu en contribution et tout franchement.
La direction de l’académie Royale de musique me charge de nômer par procuration une personne étran: a l’administration, qui puisse regler à la caisse les sommes par moi dejà reçues et celles à recevoir en avvenir des representations de Tarare; Approfittant de votre amitié je prend la liberté de vous envoyer la procuration et vous prier de vouloir bien concerter avec Madame Aumer qui se trouve actuellement à Paris, et qui a été deja prévenue et priée aussi par Monsieur Aumer sur ce point, de ce qu’il y a à faire pour le moment et pour la suite.
Je vous laisse la faculté de signer le nom du mandataire à plaisir et faire même des arangemens avec lui; pour ne pas entrer dans des dettails inutils, en vous faisant mes excuses de l’incomodité que je vous donne, et en vous priant de les faires aux autres, j’ai l’honneur de me dire et d’être,
Monsieur
Votre très humble serviteur
SALIERI
Viene 23 sept. 1819.

P.S. Je vous prie, si le livre de Tarare a été imprimé en 3 actes, de m’en acheter un exemplaire.
J’ai fait part aussi a monsieur Persuis (1) de ce qui a raport a la procuration.
Si vous allez lui faire visite, embrassé-le bien pour moi.
A Monsieur – Monsieur Favart – à Paris.
(1) Directeur de l’Opéra. Voir le billet suivant.

Enfin voici un dernier billet ou fragment d’un billet encore motivé par cette reprise de Tarare: il montre que, de si loin et si longtemps après la production de son oeuvre, Salieri ne se désintéressait pas de l’exécution.

A PERSUIS
Je crois avoir oublié un petit changement du 1er acte, le voicy