Après ses incursions vers un genre qui lui convenait si peu, la pièce de circonstance, Spontini, avec Olympie, revint au style pompeux de la tragédie lyrique, essence même de son génie.
Des trois “enfants spirituels” de Spontini, nés en France: la Vestale, Fernand Cortez et Olympie, ce dernier était le préféré, sans doute d’après la loi que nous aimons davantage celui des nôtres qui a demandé le plus de soins.
Effectivement, de tous les ouvrages jusqu’alors donnés au théâtre par Spontini, Olympie fut celui dont la composition exigea un travail particulièrement opiniâtre.
Ce n’est pas que le sujet ne lui convînt, bien au contraire, Spontini y trouvait justement ce qui convenait le mieux à son tempérament artistique: personnages campés avec un relief saisissant, sentiments violents s’opposant les uns aux autres, choc tumultueux des passions, événements se succédant rapidement; avec cela, des combats, des cérémonies, des fêtes, épisodes nécessitant de grands mouvements de foule dans des décors merveilleux.
On comprend, dès lors, que Spontini appréciât son sujet; mais, difficile comme il l’était pour lui-même, jamais ce qu’il avait écrit ne lui paraissait assez bien; de sorte que, suivant son habitude, et même plus encore que jamais, il recommençait le lendemain ce qu’il avait fait la veille.
Cette fois Spontini s’adonna à un sujet gréco-macédonien, tragédie lyrique imitée de Voltaire, dit le livret.
En composant Olympie, Voltaire se proposait de réagir contre les pièces à monologues, à récits, et sans action; ici, en effet, l’action est magnifique et le spectacle fort beau.
Voltaire écrivait à d’Alembert, en parlant d’Olympie achevée en une semaine: “C’est l’oeuvre des six jours”, ce à quoi d’Alembert répondit: “L’auteur n’aurait pas dû se reposer le septième”.
Cette boutade n’enlève rien au mérite très réel de la pièce de Voltaire qui, d’ailleurs, ne destinait pas sa tragédie à la scène française.
Il se contenta de la faire imprimer en 1763 et de la faire jouer, à Ferney, sur le théâtre édifié pour son usage personnel.
Le poème de Dieulafoy et Brifaut suit d’assez près la tragédie de Voltaire.
L’histoire du meurtre d’Alexandre, de la vengeance et du suicide de Statira, épouse d’Alexandre, et de l’amour de Cassandre et d’Antigone pour Olympie, fille d’Alexandre et de Statira, constituent le fond autour duquel se meut l’action.
Les variantes portent bien moins sur les parties essentielles du drame que sur les manifestations extérieures: sacrifice expiatoire à Diane, couronnement de Statira, scène du temple de l’immortalité, dans lequel Alexandre, radieux, reçoit et accueille Statira, puis Olympie, tableau magnifique qui termine la pièce.
Même si l’original ne nous était pas connu, nous reconnaîtrions les vers de Voltaire intercalés dans le poème par les auteurs du livret, tant ceux-ci sont différents de ceux-là.
Il y a notamment, au premier acte, un air chanté par Olympie, d’une fadeur et d’un prosaïsme déconcertants rimé en des vers que Jean-Jacques n’eut assurément pas reniés.
Répondant à Cassandre, Olympie s’exprime ainsi:
Près d’un amant si tendre
Tout s’enchante à mes yeux;
Sur moi la paix des cieux
Semble à sa voix descendre.
Amour, rends-lui par moi
Tout le bonheur que je lui doi;
Rien n’altère les charmes
De ma tranquillité;
C’est ma félicité
Qui fait couler mes larmes.
Quoi qu’il en soit des faiblesses de versification de Dieulafoy et Brifaut, faiblesses qui d’ailleurs n’excluent pas plusieurs beaux passages, il n’en est pas moins vrai que le livret de ces auteurs ait offert à Spontini un excellent canevas musical.
Conçue dans la forme grandiose de la Vestale et de Fernand Cortez, Olympie présente cependant des différences essentielles quant au fond et à l’esprit de l’oeuvre.
Une étude attentive de la partition permet de constater que, dans Olympie, Spontini était en possession d’une maîtrise d’écriture à laquelle il n’était pas parvenu précédemment.
Ses procédés orchestraux, sans rien perdre de leur puissance, se sont affinés.
Grâce à une meilleure répartition des instruments, grâce aussi à un dispositif plus habile des parties, son orchestre est moins lourd et pourtant: il sonne.
En ce qui concerne les voix, que ce soient celles des personnages du drame ou bien celles des masses chorales, elles n’avaient jamais été traitées par Spontini, cependant un maître à cet égard, avec ce degré de perfection.
La courbe mélodique est ici d’une souplesse et d’une variété plus grandes que partout ailleurs, et les accents dramatiques ont une justesse et une puissance d’expression vraiment admirables. Olympie, annoncée depuis longtemps sur les affiches de l’Opéra et dans les journaux, semblait ne devoir jamais paraître.
Les dilettanti, gens s’intéressant passionnément au théâtre, s’impatientaient.
Les paris étaient ouverts, à savoir si Olympie serait donnée en 1819 ou seulement en 1820.
Les premiers gagnèrent: le 22 décembre 1819 avait lieu la première représentation. (Le livret porte, par erreur, la date du 20 décembre.)
L’ouvrage ne fut pas accueilli comme l’avait été la Vestale et Fernand Cortez; rien de cet enthousiasme d’une salle entière acclamant les acteurs et l’auteur.
Spontini s’était modifié; il était plus parfait, mais ce n’était plus le Spontini auquel le public était accoutumé et qu’il aimait ainsi.
Dans les arrêts que prononce le public, il faut souvent voir des raisons que la raison ne comprend pas: ce qui aurait dû être un titre de gloire a précisément contribué à l’insuccès d’Olympie.
Le double trépas des deux héroïnes de la nouvelle oeuvre de Spontini ne pouvait non plus convenir à un public admettant difficilement qu’une pièce “finisse mal”.
Comment faire comprendre à ce public, qui tenait rigueur au génie de Spontini de s’être enrichi, que “cette catastrophe” constituait un dénouement magnifiquement dramatique et, de plus, absolument conforme à l’enchaînement des circonstances du drame?
Le 12 janvier 1820 avait lieu la 7me représentation d’Olympie; le lendemain le duc de Berry était assassiné, par Louvel, en sortant de l’Opéra.
Les représentations furent interrompues du 13 février au 19 avril 1820; cette fermeture était un trop bon prétexte pour qu’on ne le saisit pas: Olympie ne fut pas reprise.
Si Olympie a été méconnue en France lorqu’on la représenta dans toute sa beauté, en Allemagne elle a joui d’une grande faveur quand, mutilée, elle fut donnée à Berlin.
Le succès de son ouvrage préféré enchanta Spontini: il le considéra comme une revanche; cependant il n’avait guère le droit d’être fier de cette victoire, car c’est grâce à une faiblesse, à une sorte de lâcheté qu’il la remporta.
Tenant compte des observations qui lui avaient été faites, quant à la conduite de l’action et au dénouement de la pièce, Spontini fit tout changer: il enleva au poème son caractère tragique: il le banalisa.
Dès le milieu du 2me acte la transformation s’opère, au troisième elle est complète.
Tout s’arrange.
Antigone est tué.
L’innocence de Cassandre est reconnue.
Statira ne se tue pas elle règne sur des peuples heureux.
Sa fille Olympie, ne meurt pas non plus, elle épouse Cassandre.
Il va de soi qu’en raison de ces faits nouveaux la belle scène de la fin, l’apparition d’Alexandre, de Statira et d’Olympie réunis dans le temple de l’immortalité, est supprimée, … et voilà comment Spontini obtint, à Berlin, un succès que, dans ces conditions, il aurait aussi bien pu avoir à Paris.
En sacrifiant au goût du public, Spontini a failli à l’un des devoirs de l’artiste; le devoir qui lui enjoint de résister à l’emprise de la mode.
Il s’est mis dans la situation d’un nautonier qui, au lie de conduire la barque, se laisse diriger pas les passagers.
L’ouvrage ainsi “arrangé”, déformé il faut dire, a été considéré, par plusieurs critiques d’outre-Rhin, comme supérieur aux deux autres grandes partitions de Spontini, la Vestale et Fernand Cortez.
Dans leurs appréciations les allemands, assez traditionalistes, se sont peut-être souvenus que l’Olympie de Voltaire, avait été représentés, à Manheim, devant l’électeur palatin?
Quoi qu’il en soit, c’est la seconde et malencontreuse version qui a prévalu.
Il semble même que Spontini, ravi des changements qu’il avait apportés à sa première version d’Olympie, n’ait rien voulu laisser subsister de cette version.
C’est la seconde que donne la partition manuscrite autographe (3 volumes) appartenant à la Bibliothèque de l’Opéra.
Une copie manuscrite, mais non de la main de Spontini (6 volumes à la même bibliothèque), la donne également.
Enfin, la partition piano et chant (imprimée) reproduit aussi cette version que nous qualifierons d’allemande. Olympie formait un tout homogène, harmonieux; c’est sous cet aspect que cette oeuvre magistrale aurait dû être considérée.
Sans entrer dans le détail d’une étude qui nous entraînerait trop loin, nous nous bornerons à indiquer ceux des morceaux particulièrement saillants qui ont survécu au désastre du remaniement.
Si l’on voulait donner un exemple d’introduction instrumentale d’un des ouvrages de Spontini, il faudrait choisir l’Ouverture d’Olympie. Très développée, elle débute par un Allegro en ré, auquel succède un Andante religioso en ré mineur à trois temps, où est exposé le motif de l’hymen d’Olympie et de Cassandre; finalement réapparaît la tonalité de ré majeur, dans un mouvement Allegro molto agitato qui se déploie avec toutes les ressources d’un puissant orchestre.
Weber appréciait hautement l’Ouverture d’Olympie; il la fit souvent exécuter à Dresde, et s’en était tellement imprégné que son ouverture d’Euryanthe fait songer à celle d’Olympie.
A signaler, dans le premier acte, la Marche religieuse sur laquelle Olympie et Cassandre s’avancent pour se rendre à l’autel.
Vient ensuite la scène à trois personnages: Cassandre, Antigone et Olympie, pendant que les choeurs chantent, les uns les louanges d’Hymen fils d’Apollon, tandis que les autres profèrent des paroles de haine.
Il y a là un contraste que la musique rend de la façon la plus saisissante.
Puis, c’est le joli Ballet à la suite duquel un court récit de l’Hiérophante amène la bacchanale, pleine de mouvement et d’entrain, digne pendant de celle que Spontini avait écrite pour l’opéra de Salieri, les Danaïdes.
Voici, maintenant, le Finale.
Statira apparaît; sous le nom d’Arzane, grande prêtresse de Diane, ses fonctions la désignent pour couronner l’hymen de Cassandre et d’Olympie; mais, reconnaissant en Cassandre l’assassin d’Alexandre, son auguste époux, sa voix vengeresse proclame le forfait et change ainsi une douce fête d’hyménée en un tumulte effroyable: tumulte des âmes, choc des passions, que Spontini a exprimé avec une grande puissance.
Au deuxième acte, la scène III comporte deux airs de Statira, ou plutôt un air double séparé par quelques paroles de l’Hiérophante et des prêtres.
Quoique écrites toutes deux dans un mouvement Allegro impetuoso et Allegro agitato, les parties de cet air sont d’un caractère différent qui s’opposent fort heureusement l’un à l’autre.
Dans la première partie: Implacables tyrans, ennemis de mon sang, Statira se livre à toute sa colère, à tout son désespoir; mais, les voix des prêtres lui conseillent le repentir, elle se laisse toucher; alors, sur les paroles: Dieux! pardonnez à mes injustes plaintes! monte la prière d’un être contrit exhalée, toutefois, par une reine violente et hautaine.
Ce sont là de ces nuances de l’âme humaine profondément senties par Spontini et qu’il fait comprendre à merveille.
Après deux fort belles scènes, où le dialogue entre les principaux personnages du drame atteint à une haute élévation, on arrive à un finale qui, par sa puissance d’expression, sa force dramatique et l’art avec lequel il est composé, dépasse presque celui du deuxième acte de la Vestale.
Nous avons vu que la contexture du 3me acte d’Olympie avait été complètement modifiée; dès lors, Spontini fut amené à écrire de la nouvelle musique sur des paroles si peu conformes à celle de la première version.
Dans cette transformation, la Marche triomphale pour le couronnement de Statira, paraît avoir seule été sauvée; elle se trouve vers la fin de l’acte au lieu d’être au début, voilà tout.
C’est un morceau qui avait produit beaucoup d’impression à la première, à Paris; il reste naturellement fort beau.
A la Marche triomphale succède un choeur traité dans la manière savante de Spontini; puis vient un agréable ballet, et l’ouvrage s’achève par la scène du Serment, ensemble rempli de l’allégresse générale. Finita la Comedia. A part le pauvre Antigone, tous les personnages de la pièce sont vivants. Le public est satisfait.
Chacun s’en va chez soi content de cette fin “bourgeoise”; mais que reste-t-il de la belle tragédie lyrique qui avait si hautement honoré l’Académie de musique et de danse?